Logiques du Monde, force des mondes
La mondialisation, dans les années 1990, semblait annoncer, au-delà d’un espace Monde en construction depuis plusieurs siècles, l’émergence d’une société Monde. On pouvait croire, sans doute naïvement et avec un arrière-fond quelque peu eschatologique, que la constitution du Monde en espace géographique organisé et hiérarchisé avait pour horizon la naissance d’une société politique couvrant l’ensemble de la planète et reposant sur une multitude de contrats toujours en négociation entre les individus et l’ensemble des mondes sociaux en interaction. La chute des murs devait préluder à celle de toutes les cloisons, dans un irrésistible effet domino. Depuis le début du XXIe siècle, cependant, cet horizon paraît reculer sans cesse et du Monde restent trois grandes logiques loin d’être étrangères les unes aux autres.
Le premier trait saillant est le retour du Monde comme champ de forces principalement géopolitiques entre des mondes qui se présentent comme des cultures, sinon comme des civilisations. Un retour du cloisonnement qui atteint y compris les sociétés politiques effectivement constituées et a priori les libérales, non seulement par la refonctionnalisation des frontières étatiques, mais encore en leur sein par le renforcement de mondes sociaux voire de communautés au mieux juxtaposées et dont les modes d’habiter, souvent réifiés par des instrumentalisations de tous bords, sont parfois tout simplement incompatibles : des mondes qui n’habitent pas le même Monde.
Cela n’empêche en rien des individus, toujours plus nombreux, d’atteindre tout point de ce dernier, traversant — sans entrave ou au contraire au péril de leur vie — les cloisons et les murs au moyen des réseaux de transport et de communication qui le recouvrent. Il y a là le deuxième aspect principal du Monde aujourd’hui, devenu espace de circulations et de communications généralisées, élargissant le champ des possibles manœuvres individuelles. Faire l’expérience sensible du Monde devient ainsi une réalité très commune mais aussi très différenciée et située : universelle et singulière. Pourtant, si la communication et les mobilités font apparaître le Monde comme un référent de plus en plus partagé des espaces vécus, elles semblent échouer à produire un espace Monde que les humains auraient en partage. De l’existentiel au politique, des mondes au Monde, la transmission paraît ne pas se faire. Le Monde ne désignerait alors autre chose que la portée des mondes individuels : leur horizon d’action et d’expérience, révélateur de mondes vécus très variés.
C’est que — troisième aspect en contradiction apparente avec le premier — le « Monde », au même titre que de nombreuses autres comme « la planète », « l’Europe » ou « la société » apparaît comme une instance de légitimation ambivalente, entre machine de guerre et appareil de capture, justifiant toutes les ouvertures, les transformations et les disruptions des mondes sociaux. Ainsi du changement global, aiguillon de politiques de transitions de plus en plus semblables partout dans le Monde, alors même que ce changement affecte les mondes de manière très variable. Plus que la mise en ordre (ou en musique) des mondes qui le composent, ce serait leur liquidation, comme liquéfaction voire comme élimination, qui serait l’une des grandes logiques du Monde.
Vus du Monde, les mondes ne seraient dès lors que des archaïsmes, des corps intermédiaires faisant obstacle à la relation directe entre individus et entre individus et le Monde, leur éventuelle résistance apparaissant par principe conservatrice, voire réactionnaire. Néanmoins, vus « d’en bas », ces mondes peuvent apparaître comme les seuls réellement habitables face à un Monde trop lointain, trop complexe, trop inhumain. Cette habitabilité perçue vient de ce que, institués politiquement, économiquement ou socialement comme espaces de droits et de ressources, ils sont dans le même temps constitués de pratiques ordinaires, corporelles, affectives. Selon l’auto-évaluation de l’état de leurs forces instituées et constituées, les mondes peuvent adopter plusieurs attitudes face au Monde, dont la coopération, l’affrontement, la fugue ou la fuite.
Ces dynamiques traversent le monde académique, dont la place est profondément questionnée. Vers l’intérieur, les injonctions à l’interdisciplinarité, voire à la postdisciplinarité, et la vague des studies prônent le décloisonnement voire la disparition des mondes disciplinaires qui seraient devenus incapables de déchiffrer le Monde dans sa complexité. Si certains chercheurs embrassent ce mouvement, d’autres y voient d’abord une opportunité pour reconfigurer voire renforcer leur monde disciplinaire en l’ouvrant à de nouveaux objets, de nouvelles méthodes, de nouvelles théories : en somme, pour la géographie, la continuation d’une longue tradition, ce qui contribue peut-être à expliquer sa vitalité actuelle. Vers l’extérieur, la science est d’autant plus ouverte qu’elle forme de plus en plus d’individus qui ne restent pas dans le monde académique : la légitimité à l’expertise semble en passe de devenir l’une des choses du Monde les mieux partagées, tandis que les « praticiens » sont de plus en plus nombreux à intervenir dans les formations universitaires. Tout indique cependant que, pour certains, la limite du monde académique soit encore trop marquée : pour le ministère en charge de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche par exemple, il faut que la science se fasse « avec et pour la société », injonction dont le sens mériterait d’être discuté. Pour ces acteurs, la mission centrale de la science ne serait donc plus tant de mettre au jour et d’étudier les logiques du Monde que d’agir, au nom de ces mêmes logiques et par-delà la seule critique, pour équiper ou dénoncer (donc tenter de renforcer ou d’affaiblir) des mondes déterminés. Pourtant, dans le monde académique et singulièrement dans les sciences sociales, cette injonction à l’ouverture se traduit surtout par un travail de redéfinition des manières de dire, de décrire et de rendre habitables les mondes dans le Monde.
Trois axes de questionnement, non-exclusifs, nous paraissent se dégager :
- La possibilité et l’opportunité pour le monde académique de dire le Monde et ses logiques. Dire le Monde procède nécessairement d’une forme de réductionnisme, d’une pensée stylisée qui fait de cet espace d’échelle au moins planétaire un objet plus petit que la somme de ses parties. Ce serait alors courir le risque d’un « grand récit » relevant, au mieux, d’un universalisme particulier. Pourtant, comment dire aujourd’hui les mondes sans penser un Monde dont les logiques viennent en permanence les reconfigurer voire les percuter ? Renoncer à dire les logiques du Monde, n’est-ce pas laisser le champ libre aux mondes qui, parfois avec force, assument et revendiquent le particularisme de leurs discours sur le Monde ? Les approches systémiques, les théories de la complexité ou les studies constituent-elles des pistes plus fertiles pour dire le Monde sans le réduire ?
- Ce qui tient les mondes ensemble, les uns contre les autres. Au XXe siècle, la compossibilité des mondes semblait découler de l’affirmation, au moins dans le discours des institutions internationales, d’une commune humanité. Aujourd’hui fortement remise en cause, c’est plutôt le rôle de la technologie et singulièrement du numérique nous paraît central. D’une part, la multiplication des données prétendant à l’exhaustivité vient, bien plus que rendre le Monde mesurable dans ses moindres détails, rendre les mondes commensurables en les soumettant à ses propres métriques. D’autre part, des groupements citoyens de plus en plus nombreux n’hésitent pas, dans le débat public, à se saisir des outils et des données de l’expertise pour fournir une contre-expertise. Comment les technologies font-elles tenir le Monde ensemble ? En aplatissant les mondes sous un déluge de données, ou en faisant du Monde une plateforme permettant aux mondes d’échanger dans sa langue ?
- Peut-on encore repérer les limites entre les mondes ? Où passe, par exemple, la limite entre monde académique et monde de la pratique ? Entre monde professionnel et monde des amateurs ? Entre monde urbain et monde rural ? Entre monde développé et monde en développement ? Distinguer l’ailleurs de l’ici ou le eux du nous sont deux manières d’aborder une même question. Or, la catégorisation des situations rencontrées (par les chercheurs) ou vécues est de plus en plus difficile, tant le Monde apparaît souple et labile. Si le Monde n’est certes pas entré en transition, peut-être n’est-il au fond que transition. Se pose ainsi un questionnement inverse à celui proposé dans l’axe 1 : quelles sont les possibilités et l’opportunité de dire et d’étudier les mondes, quand seul le Monde apparaît comme un objet dont les contours sont à peu près assurés ?
Au-delà de ces interrogations, l’enjeu de ce Géopoint est donc de prendre le temps de se (re)questionner sur ce après quoi courent les géographes aujourd’hui et de savoir si cet objectif est suffisamment spécifique pour qu’ils ne deviennent pas, à terme, une espèce en voie de disparition.

1er mars 2026
Date limite d’envoi de vos communications
en français ou en anglais
à l’adresse mail :
geopoint@univ-avignon.fr
15 mai 2026
Inscription à tarif réduit jusqu’à cette date
Tarif réduit (étudiants et doctorants) : 50€
Tarif normal : 100€
16 mai 2026
Inscription au tarif plein
Tarif réduit (étudiants et doctorants) : 80€
Tarif normal : 130€
24 et 25 juin 2026
Colloque Géopoint
Bordeaux
Les soumissions peuvent prendre les deux formes suivantes :
- une position de débat : texte de 1 000 à 4 000 mots qui propose à la discussion une position argumentée, une conviction ou une question que l’on souhaite voir discuter. Les études de cas ne sont recevables que dans la mesure où elles servent à illustrer une position plus générale.
- un article complet : texte de 30 000 caractères maximum (13 pages environ).
Les propositions en français ou en anglais sont à envoyer à : geopoint@univ-avignon.fr Les soumissions retenues par le comité de lecture seront exposées brièvement par leur(s) auteur(s) dans le cadre d’ateliers regroupant les propositions relevant d’une même problématique, avant d’être débattues entre auteurs et avec le public.
Elles seront mises en ligne sur le site www.geopoint.space dès l’acceptation effective, afin que tous les participants puissent s’en saisir en amont du colloque et ainsi mieux préparer leur contribution aux différents ateliers.
Valorisation
Un numéro spécial d’une revue, composé soit d’articles individuels, soit d’articles collectifs reprenant le contenu des ateliers, est envisagé